La Vierge aux rochers ( Marie,
avec l’Enfant Jésus, le jeune Jean Baptiste et un ange )
Le contexte
A Milan, une confrérie
de l’église des Franciscains, San Francesco Grande, lui passe commande,
ainsi qu’aux frères de Predis, peintres de la région, d’un
grand retable pour la chapelle, consacrée à l’Immaculée
Conception.
Le texte détaillé
du contrat prescrit aux artistes la peinture et la dorure d’un grand retable
réalisé par un menuisier en 1482, et dont le panneau central
est peint par Léonard.
Ce panneau central existe
en deux versions. Le plus ancien se trouve aujourd’hui au Louvre à
Paris, le second à la National Gallery à Londres qui abrite
également les deux volets sur lesquels Ambrogio de Predis a peint
deux anges musiciens.
Plusieurs reliefs accompagnés
de scènes de la vie de la Vierge complètent le devant du
retable monumental, alors que quelques prophètes et Dieu le Père
composent la partie supérieure.
Une niche, au centre du
retable, abrite l’Immaculée Conception : une sculpture en bois de
Marie avec l’Enfant.
Le tableau de La Vierge
aux Rochers de Léonard était placé devant cette niche
et cachait 364 jours par an la statue de la Madone. Le 8 décembre,
fête de l’Immaculée Conception, on descendait le tableau à
l’aide d’un mécanisme coulissant, mettant ainsi à jour la
statue. La Vierge aux rochers servait donc de ‘tableau de couverture’,
derrière lequel était abrité l’objet même de
dévotion.
La composition harmonieuse
et l ‘agencement magistral de La Vierge aux rochers ne laissent évidemment
rien paraître des démêlés juridiques complexes
que Léonard et ses deux collègues durent subir après
l’achèvement du retable. Il y eut une discussion acharnée
à propos du paiement : les artistes menacèrent de vendre
le tableau à un amateur d’art, qui apparemment leur offrait une
somme plus élevée que celle de la confrérie était
prête à débourser. C’est sans doute à la suite
de cette dispute que fut réalisée la seconde version de La
Vierge aux rochers, qui se trouve aujourd’hui à Londres et qui,
au 16e siècle ornait effectivement la chapelle de la confrérie
de San Francesco Grande à Milan. La version la plus ancienne a sans
doute était vendue très tôt à un amateur d’art,
peut être Ludovico Sforza qui offrit le tableau à l’Empereur
Maximilien ou au roi de France.
Le sujet et la composition
Léonard représente
la Vierge avec Jean Baptiste enfant, le Christ et un ange dans une frotte
ou devant celle-ci ; c’est à cette particularité que le tableau
doit son nome de Vierge aux rochers. Marie qui semble très jeune,
est enveloppée dans un manteau bleu foncé et est assise ou
agenouillée presque au centre du tableau. Elle observe avec tendresse
le jeune Jean Baptiste en prière et entoure son épaule de
la main droite, tandis que sa main gauche prospectrice semble planer au-dessus
de l’Enfant Jésus assis. La scène est flanquée d’un
ange, sans doute Uriel, qui, dans la version de Paris sourit légèrement,
le regard dirigé vers le spectateur. Uriel, considéré
comme le protecteur de Jean Baptiste, point le doigt de sa main droite
vers le jeune garçon en prière. Il soutient de sa main gauche
l’Enfant Jésus assis devant lui, qui, avec un geste de bénédiction,
est également tourné vers le jeune Jean Baptiste. Les personnages,
de par leurs regards et leurs gestes, se réfèrent l’un à
l’autre de manière complexe. Le personnage de l’ange fait entrer
le spectateur dans cette relation d’intimité.
Les gestes, les attitudes
des personnages s'associent pour former une pyramide dont le sommet est
le visage de la Vierge.
Derrière les personnages
se déploie un paysage tourmenté : sur un fond de ciel brumeux,
de petites percées de lumière se mélangent aux sombres
rochers volcaniques et à l'architecture minérale.
Le modelé de Léonard
apporte à cette peinture l'illusion de la forme en relief. Les visages
des 4 personnages sont en grande partie obtenus par un effet de 'clair-obscur'
qui crée une atmosphère irréelle.
Dans son Traité de
la peinture, il écrit que "les portraits avaient l'air plus avantageux
quand les personnes représentées paraissent dans la pénombre".
C'est ce qu'il réalise dans ce tableau où les ombres sont
plus importantes que la lumière et font ressortir la blancheur des
visages et des corps sur la masse sombre du paysage.
Pour lui, "la peinture est
une poésie qui se voit".
Dans ce tableau, la poésie
s'exprime dans le paysage à l'atmosphère impalpable obtenue
par une
palette délicate
et réduite, presque monochrome.
Dans les deux versions de
La Vierge aux rochers, le sol rocailleux près du premier plan du
tableau, semble prendre fin abruptement. Léonard illustre ainsi
l’isolement du lieu, souligné à nouveau au plan intermédiaire
ainsi qu’à l’arrière-plan par des formations sauvages de
rochers crevassés. A plusieurs endroits, ils laissent place à
un paysage de montagnes baigné de lumière et de brume, ainsi
qu’à une étendue d’eau. Dans la première version,
une assez grande partie de ciel bleu domine le tableau. La lumière
de l’arrière-plan, le scintillement de l’eau et la végétation
clairsemée adoucissent l’atmosphère fantastique des lieux.
Il en va de même de la lumière du premier plan, qui vient
de gauche.
On peut interpréter
certains éléments dans un sens symbolique religieux : l’eau,
ainsi que les perles et le cristal qui retiennent le manteau de la Vierge,
seraient des signes de sa pureté. Ceci créerait aussi une
relation avec l’Immaculée Conception. On peut - peut-être
- également interpréter les formations rocheuses selon la
symbolique maritale ; elles se référeraient à des
modèles similaires des textes de prière : la mère
de Dieu représenterait le rocher ne pouvant être fendu par
la main de l’homme, et les roches inhospitalières, érodées
par les forces naturelles, seraient une métaphore de Marie, une
allusion à sa fécondité inattendue. En outre, le rocher
fendu est considéré comme le refuge du petit Jean Baptiste
et de l’Enfant Jésus.
Le jeune Jean Baptiste semble
jouer un rôle remarquable dans le tableau de Léonard pour
la confrérie de l’Immaculée Conception. En effet, sa présence
est l’une des particularités iconographiques de la composition.
Une rencontre entre Jean Baptiste et Jésus durant leur enfance est
insolite. Les Saintes Ecritures ne le mentionnent pas, mais les Evangiles
apocryphes, textes non admis dans le canon biblique, rapportent que Marie
et l’Enfant Jésus auraient rencontré Jean Baptiste dans le
désert, lors de leur fuite en Egypte. Il est possible que la composition
de Léonard – personnages et lieu rocheux détaillé
plutôt dépouillé – joue sur cet événement.
Le sens profond de cette
rencontre entre Jean Baptiste et le Christ, magistralement mise en scène
dans un endroit peu accueillant, se réfère aux conceptions
religieuses des commanditaires. C’est une confrérie franciscaine
qui avait passé commande du retable de La Vierge aux rochers ; Saint
jean Baptiste faisait parti de ses personnages de référence
aux côtés de Saint François d’Assise. ainsi, la confrérie
donatrice pouvait-elle s’identifier avec le jeune Jean Baptiste qui adore
l’Enfant ; elle était bénie avec lui par le Christ et, elle
aussi, sous la protection de la Vierge Marie. La confrérie était
ainsi doublement présente : d’une part devant le tableau qui servait
au recueillement et à la prière, mais aussi à l’intérieur
du tableau sous la forme du personnage de Jean Baptiste.
En outre, l’idée
de protection est concrétisée par la main et le manteau de
Marie posés sur Jean Baptiste, ainsi que par l’aspect du lieu ;
en effet, le rocher est considéré au sens figuré,
comme un lie de refuge.
La technique
Par les notes des ses carnets,
on sait que Léonard utilise de l'huile de noix et de lin, aussi
limpide et fluide que possible.
Les glacis, préparation pigmentée, sont posés les
uns après les autres, ce qui lui permet d'obtenir des dégradés
subtils.
Grâce à une
œuvre inachevée intitulée L'adoration des Mages ( Musée
des Offices, Florence ), on sait
désormais comment
il procède : il esquisse d'abord le dessin préparatoire des
personnages et des paysages à l'arrière-plan, puis modèle
les formes dans une gamme de bruns, plus ou moins foncés, localisant
parfaitement les valeurs en zones d'ombre et de lumière. C'est seulement
sur cette base qu'il commence à faire intervenir la couleur, se
servant d'un pinceau petit-gris très fin pour les détails,
comme par exemple les fleurs à gauche du tableau, peintes à
la fois avec délicatesse et réalisme, Léonard étant
un passionné de botanique.
Pour obtenir le fondu du
modelé, il utilise souvent ses doigts ; d'ailleurs dans la partie
foncée du visage de la Vierge on peut apercevoir, à l'aide
d'une loupe, des empreintes digitales. Il cherche à rendre les ombres
"vaporeuses" en leur donnant une transparence incroyablement subtile grâce
à la technique du glacis, évoquée précédemment.
La couleur ne s'étale
plus, elle vibre.
Grâce au sfumato,
un procédé technique qu'il a inventé, les dégradés
des ombres ne sont pas durs et secs, mais fondus, noyés dans la
lumière de l'atmosphère ambiante, rendant les personnages
et les paysages un peu flous.
La lumière qui éclaire
les chairs des personnages est impalpable.
En estompant les formes,
créant ainsi l'indécision des ombres et de la lumière,
il est révolutionnaire ; il influencera les grands peintre du clair-obscur,
Rembrandt en particulier.
Il écrit qu'il faut
regarder les nuages et les vieux murs pour les animer par l'imagination.
Il précise à ses élèves : "pour un portrait,
peins-le par temps gris au crépuscule ; observe dans la rue à
la tombée du soir, les visages des hommes et des femmes, quelle
grâce et quelle douceur ils révèlent."
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